Son meilleur ami, c’est son fidèle piano Bösendorfer qu’elle mène en maîtresse-femme au doigt et à l’œil : Tori Amos revient avec un nouvel album où elle s’offre des instrumentions classiques inspirées des compositeurs du XIXe siècle comme Schubert, le tout sur le prestigieux label Deutsche Grammophon. Mais loin d’être poussiéreux, son Night of Hunters prend des allures de conte éternel, enrichi par moult mythes et légendes. Propos recueillis par Joss Danjean
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Comment ce projet a-t-il vu le jour ?
Un musicologue allemand, le Dr. Alexander Burr, a réussi à entrer en contact avec moi par l’intermédiaire d’un ami d’un ami qui travaille dans le monde de la musique. À l’époque, mon contrat avec Universal aux États-Unis était terminé. J’étais alors prête à me lancer dans un autre projet : travailler avec le Metropolitan Orchestra et réenregistrer certaines de mes compositions pour un ensemble d’une cinquantaine d’instruments. Deutsche Grammophon m’a alors dit : nous avons une idée à vous soumettre. Ils m’ont donné un cycle de 24 lieder composé en 1827 par Franz Schubert et intitulé Winterreise. Et ils ont ajouté : avez-vous déjà pensé à composer un cycle contemporain du XXIe siècle mais basé sur des thèmes classiques ? C’était déroutant comme proposition, mais terriblement intéressant et excitant.

Vous êtes une grande conteuse d’histoires : quelle est l’histoire que vous nous contez dans ce nouvel album ?

Au moment où Deutsche Grammophon m’a contactée, j’étais en tournée d’été en Europe. Je participais donc à des festivals alors que j’étudiais ces lieder de Schubert et je me suis dit : dans ce XXIe siècle, quel est le sujet qui importe le plus ? Je n’arrêtais pas d’entendre des histoires de femmes, certaines plus jeunes, d’autres de mon âge, mais des choses revenaient à mes oreilles en échos. Il y avait cette femme qui travaillait dans l’industrie de la mode qui s’était mariée en Italie, et quand je l’ai vue trois mois plus tard, c’était terminé alors qu’ils étaient ensemble depuis plusieurs années… Comment cela avait-il pu arriver ? Comment tous ces événements qui ébranlent des vies peuvent-ils avoir lieu : « j’arrête l’Université, mes parents ne peuvent plus payer mes études car ils ont perdu leur travail. » ou « j’arrête mon travail car je n’en peux plus » etc. J’ai alors commencé à penser que les transformations qui arrivent dans la vie alors que le soleil commence à décliner devraient néanmoins laisser du temps à la femme de réfléchir à son passé pour mieux entrevoir son avenir. L’espace d’une nuit, elle a la possibilité de se confronter à ses démons et ses problèmes. Elle fait face à la fin de son histoire d’amour et comprend les choses au travers d’un voyage d’une nuit.

Vous avez toujours choisi vos mots de manière très méticuleuse et tout au long de cet album vous utilisez des termes assez épiques, qui font référence à la mythologie et aux légendes. D’où cela vous vient ?
Oui, je parle des Furies, du Dieu du Tonnerre… J’ai lu beaucoup de commentaires sur la mythologie et je me suis rendu compte à quel point les anciens mythes étaient importants pour les auteurs, les poètes, les écrivains… Si vous ne connaissez pas vos mythes, vous ne connaissez pas vos armes. De même que si vous êtes un artiste visuel, vous devez être à même de connaître toutes les couleurs afin de choisir les vôtres. On ne comprend pas son passé sans avoir entendu les histoires qui y sont rattachées. Si vous comprenez la mythologie, alors vous comprenez l’art et les auteurs de l’époque… En Irlande, les légendes et mythes étaient très forts. La culture des déesses prédominait, mais lorsque l’Europe a déferlé sur les îles, elles ont été supplantées par le Dieu du Tonnerre. Le Christianisme a ensuite bien sûr éradiqué tout cela. Ce projet m’a permis de relier ces études des mythes pour mieux comprendre les histoires du présent.
Comment êtes-vous parvenue à jeter ce pont entre thèmes classiques et compositions pop contemporaines ?
Pour être très honnête, il s’agit de construire une chanson comme s’il s’agissait d’une cathédrale. C’est un gros travail. Lorsque votre matière de départ a été composée par les plus grands maîtres comme Satie, Schubert, Schumann ou Chopin, en tant que compositeur féminine, vous ressentez une grande pression car tous ces maîtres sont des hommes. Les femmes ont été acceptées comme auteur, Jane Austen par exemple, mais les grands compositeurs sont masculins. Si l’on cite les dix plus grands compositeurs, il n’y aura pas une femme ! Avoir cette opportunité en tant que musicienne, c’est quelque chose de très dangereux car on ne peut pas se permettre de le faire mal. Je crois que tout ce que j’ai appris à force de travail ces dernières années m’a permis de comprendre et d’être capable de jeter ce pont. Mais cela n’a pas été chose facile ! C’est presque comme une comédie musicale ! West Side Story par exemple, c’est une incroyable partition !

Comment et où avez-vous composé Night Of Hunters ?
J’ai beaucoup écrit sur la route. Les différentes cultures, les gens que je rencontre et les pays que je traverse m’inspirent. Ensuite je suis rentrée en Floride, qui est comme un nid pour moi en tant qu’artiste. Tandis que la Cornouaille c’est là où mon mari a son studio d’enregistrement et que ma fille Tash va à l’école : c’est notre vie de famille. En Floride, je suis face à l’océan, devant mon piano Bösendorfer et tout se met alors en place. En tout, cela représente un an de travail depuis la prise en main de ces lieder de Schubert.

Comme à votre habitude, il n’y a pas qu’un seul personnage dans vos histoires et cette femme rencontre Anabelle…
Lorsque la nuit tombe, les choses changent et on ne les voit plus de la même façon. La poésie et les mythes deviennent vivants. Quand on est musicien, on vit dans l’abstrait et l’on doit apporter cela dans le monde réel. Cette femme a besoin d’Anabelle pour envisager sa relation d’une autre manière. Qui est le chasseur et qui est le chassé ? Anabelle montre un autre éclairage. Elle n’a pas d’âge. Elle représente le monde spirituel et connecte cette femme avec une histoire qu’elle aurait vécue 3000 ans plus tôt en Irlande. Mais le livret de l’album que j’ai écrit en dira encore plus sur cette histoire.

Une fois de plus, il s’agit d’une histoire de femmes, les hommes vous intéressent si peu ?
Le fait est que je ne peux pas prétendre pouvoir me mettre à la place d’un homme pour raconter une histoire, je ne connais pas leurs sentiments, leurs réactions… Ce que peut engendrer le flux de testostérone, je ne le sais pas ! Et pourtant j’aime la masculinité. J’aime l’odeur d’un homme en cuir qui descend de sa moto. Je n’ai pas idée de la sensation que peut provoquer le fait de chevaucher une moto comme si elle était ma maîtresse. Pour un musical, je peux écrire pour un homme car ce sera interprété par homme, mais lorsque je suis l’interprète, ça m’est impossible.

Chronique :
Décriée sur ses derniers albums (car moins inspirés que ses productions des années 90), Tori Amos n’en demeure pas moins depuis vingt ans une artiste iconique à placer dans la même catégorie que Kate Bush ou PJ Harvey. Le temps d’un album, elle évoque le voyage cathartique mené par une femme qui voit son histoire d’amour s’éteindre et retrouver sa paix intérieure. Inspirée de lieder de Schubert et de pièces de Satie ou Chopin, elle mêle avec maestria les pièces classiques avec son jeu inimitable de piano dont elle se sert comme d’un instrument pop. Passés les premiers morceaux propres à surprendre l’auditeur, on tombe vite sous le charme du disque avant même de s’en rendre compte. Confondant !

Tori Amos
Night Of Hunters
(Deutsche Grammophon/Universal Jazz)


www.toriamos.com






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