Propos recueillis par Mathilde Janin
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Dans le film sorti en 1932, La Chasse du comte Zaroff, Schoedsack et Pichel mettaient en scène un comte russe exilé et devenu accro à la chasse à l’homme plutôt qu’à un autre gibier. C’est ce personnage que Julien d’Abrigeon décline dans son deuxième ouvrage.
Le Zaroff se (dé)compose de divers fragments : trente chasses et trente sorties, quatorze traques, dix cavales et sept reflets. Chaque texte est un poème en soi, fait d’assonances, d’oxymores et de bugs langagiers. La haine et la violence servent de colonnes au tout. Les textes s’intercalent, se lisent dans le désordre, mais nous préférons ici faire preuve de méthode en les classant par thèmes.
D’abord, les chasses : on y tue sur contrat, on y suicide des gens, on y zigouille – avec plaisir – des scouts ou des vieilles traînant dans les supermarchés à l’heure de pointe. Ensuite, les sorties : une fois la cible éliminée, il faut s’occuper de faire disparaître son corps. D’Abrigeon nous entraîne donc dans des balades hallucinées sur des kilomètres d’autoroute, dans des marécages gluants, dans tous les recoins sombres et autres poubelles géographiques possibles, dans toutes les interzones propices à laisser s’éclore une poésie
gothique. Il y a, bien entendu, au train de notre Zaroff, un homme qui le traque, pour mieux nous faire sentir l’urgence à tuer, vite et plus. Les cavales sont le négatif de la traque, et le chasseur et le chassé finiront bien par se rejoindre. Les reflets sont des portraits de l’artiste en tueur. Ils nous renvoient également notre propre image de lecteurs/voyeurs jubilant devant la débauche de violence.
La saveur des mots, des syllabes répétées, des jeux de langage et d’écho font que Le Zaroff ne se lit pas : il s’avale. Ce n’est pas nos yeux qu’il sollicite mais notre bouche, qui reforme les sons crachés par Julien d’Abrigeon, les engloutit, les endosse, les désosse et les broie pour épuiser la mort. « Je ne suis rien, je ne suis rien de plus que vos désirs, vos désirs maîtrisés, je suis cette maîtrise, votre pulsion défoulée, je suis ce meurtre que vous préméditez, puis que vous tentez de perpétrer, d’étouffer, de taire. Je suis le meurtre de vos meurtres, celui qui les accomplit en lieu et place. »

Julien d’Abrigeon
Le Zaroff
(Léo Scheer)

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