La voilà lancée, la saison des prix ! Pendant une quinzaine de jours, jurés divers et variés vont s’atteler à l’impossible mission de 2011, celle de faire décoller les chiffres de vente de la rentrée littéraire. Premiers résultats et pronostics ci-dessous, en espérant que vous y trouverez votre bonheur !

Propos recueillis par Mathilde Janin
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Les prix littéraires ont commencé à tomber le 2 novembre dernier avec, sans surprise, un Goncourt attribué à Alexis Jenni. À l’occasion du centenaire Gallimard, il était évident que le prix le plus prestigieux de France viendrait couronner un auteur de la maison et, fort heureusement, Foenkinos avait été viré de l’avant-dernière liste. C’est donc L’Art français de la guerre qui a remporté le pompon. Ce dialogue entre un ex-para et un jeune homme désœuvré laisse circuler, comme un courant d’air glacial, l’histoire moderne et contemporaine de la France. Les guerres coloniales et leurs horreurs défilent dans le récit pudique qu’en livre le Capitaine Victorien Salagnon au narrateur afin de mieux souligner que la guerre, désormais, ne se livre plus en dehors du territoire : elle est la suite logique de conflits internes à un pays rongé par la xénophobie. L’art français de la guerre, c’est d’avoir réussi à injecter dans chaque relation sociale sa dose de haine. Avec cette fiction, Alexis Jenni refuse de choisir entre temps passé, temps présent, narration et éclats de langage : il laisse venir tout cela dans un roman dense qui raconte vingt ans de catastrophes, de Vichy à l’Algérie, et qui se penche sur leurs conséquences.
L’histoire contemporaine est aussi au cœur du splendide Limonov d’Emmanuel Carrère, récompensé par le Renaudot. L’auteur qui, de livre en livre, s’est fait le portraitiste d’individus improbables, s’attaque ici à Edouard Limonov, ex-figure de proue des années Palace, dissident russe célébré pour son roman Le poète russe préfère les grands blacks. Seulement voilà, une fois rentré en Russie, Limonov y a fondé le Parti National Bolchevik, un parti brun-rouge. La première fois que Carrère rencontre cet individu pétri de contradictions, c’est à l’occasion de l’enterrement de la journaliste Anna Politkovskaïa. Il l’observe rendre un sincère hommage à la défenderesse des Droits de l’Homme, entouré de quelques-uns de ses lieutenants-skinheads. Carrère s’interroge alors sur la trajectoire de cet homme et sur ses relations avec les militants russes des libertés individuelles. Dépeindre une telle figure impose d’embrasser l’histoire de la Russie, de la fin du stalinisme au règne de Poutine, dans une fresque où les paradoxes du réel supplantent toutes les fictions.
Le prix France Télévisions revient légitimement à Delphine de Vigan pour son roman Rien ne s’oppose à la nuit où l’auteure se penche sur l’histoire de sa mère pour construire une œuvre bouleversante sur laquelle plane l’ombre de quelques noirs secrets de famille. Les premières pages constituent un bref rappel des faits : un jour que Delphine rend visite à sa génitrice, âgée de 61 ans et tout juste rescapée d’un cancer, elle la retrouve morte. Le cadavre a déjà quelques jours et la fille comprend vite qu’il s’agit d’un suicide… La vie continue : elle reçoit dans les jours qui suivent cette macabre découverte un prix littéraire, elle se lance dans l’écriture d’un nouveau livre puis, sans doute pour mieux comprendre le geste de sa mère, décide de faire parler les vivants de cette morte qui « avait baissé le rideau, déclaré forfait, lâché l’affaire, avait dit stop, basta, terminado, et [qui] avait de bonnes raisons d’en arriver là. » Le livre de Delphine de Vigan est comme cette phrase : il suit le mouvement d’un deuil, parfois avec dureté et parfois avec un véritable dessaisissement. C’est cette tension qui fait de Rien ne s’oppose à la nuit un roman cru et puissant à la fois.
Un drame intime sert aussi de prétexte au Gaston et Gustave d’Olivier Frébourg, prix Décembre 2011. L’écrivain y raconte la naissance de ses jumeaux, grands prématurés, dont l’un ne survivra pas. Ce roman biographique intercale l’histoire de Flaubert pour parler, en filigrane, de la difficulté d’être père lorsqu’on est également écrivain. Mais la véritable surprise du prix Décembre, c’est qu’il y a cette année un second gagnant : Le Dépaysement, Voyages en France de Jean-Christophe Bailly, un roman original qui, au hasard de déplacements, s’interroge sur la réalité de la vie en France et sur sa représentation – et qui à cet égard rappelle le Goncourt de l’année dernière, La Carte et le territoire. Voilà la boucle bouclée !
À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’annonce des Médicis est imminente. Il faudra ensuite garder son regard braqué sur le Femina, mais il y a fort à parier que ce sera Simon Liberati qui sera célébré pour son Jayne Mansfield 1967, monstrueuse parade sur la fin de vie et l’accident fatal de la starlette. Du côté des étrangers, Francisco Goldman peut séduire avec Dire son nom, un roman sensible sur le décès de sa jeune épouse. Le Flore ira probablement à Marien Defalvard, un jeune auteur de 19 ans qui n’a pas une vilaine plume, mais dont le style anachronique épouse, hélas, une pensée rétrograde. À moins que les jurés, raillés depuis quelques années, décident de créer la surprise en récompensant Le Bloc ? Ce roman de Jérôme Leroy nous plonge dans une France en pleine guerre civile à la veille des élections présidentielles alors que le Bloc Identitaire, un parti calqué sur le Front National, semble sur le point de gagner. Il serait également juste que Patrick Deville soit récompensé pour son magistral Kampuchéa, roman sur le génocide Khmer qui a rencontré un succès d’estime bien mérité. Tout est encore possible pour lui du côté du Wepler, et on le lui souhaite ardemment !

L’Art français de la guerre, Alexis Jenni (Gallimard) 
Le Bloc, Jérôme Leroy (Gallimard)
Le Dépaysement, Voyages en France, Jean-Christophe Bailly (Seuil)
Dire son nom, Francesco Goldman (Bourgois)
Du temps qu’on existait, Marien Defalvard (Grasset)
Gaston et Gustave, Olivier Frébourg (Mercure de France)
Jayne Mansfield 1967, Simon Liberati (Grasset)
Kampuchéa, Patrick Deville (Seuil)
Limonov, Emmanuel Carrère (P.O.L.)
Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan (J.C. Lattès)


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